L’escapade de Carapaz


STEPHANIE LECOCQ/REUTERS
Richard Carapaz s’envole vers la victoire d’étape.

Dans la 18e étape, entre Voiron et Orcières Merlette (185,2 km), victoire de l’équatorien tichard Carapaz (EFE). Oes cadors sont restés muets. Oe triptyque alpestre se poursuit vendredi et samedi.

Une bataille de « calculs » prit le pas sur l’allégresse. Tous avaient la tête aux jours d’après.

24 Jul 2026 - L'Humanité
Sur la route du Tour, envoyé spécial. JEAN-EMMANUEL DUCOIN

ACTE I, SCÈNE 1. 

Et nous fûmes réintroduits dans un univers assez grandiose de stress, d'intensité et de paysages sublimes. Dans sa folie, le Tour nous accorda une journée de plein soleil propre aux récits de colporteurs. La véritable entrée dans les Alpes, de Voiron à Orcières Merlette, correspondait a priori aux grimpeurs-baroudeurs éloignés de la course au général. De l'isère aux Hautesalpes, cinq difficultés se dressaient sous les roues de nos héros de Juillet, la côte d'engins (11,4 km à 5,4 %, 1re cat.), celle de Monteynard (9,7 km à 5 %, 2e cat.), puis deux bosses plus modestes (3e cat.), avant la montée finale vers Orcières (7,1 km à 6,7 %, 1re cat., 1 825 m). Au menu, 3 800 mètres de dénivelé, sorte de horsd'oeuvre en prévision des deux terrifiants prochains jours, soldant la fin de l'aventure. L'urgence attisait la pression et les envies. Il n'y aurait pas de place pour tout le monde.

ACTE I, SCÈNE 2. 

Écrivant à l'infini leur marche dans l'illimité, ils n'étaient plus que 163 rescapés à prendre le départ, tambour battant, d'entrée de jeu, histoire d'accrocher la bonne échappée. Les cadors, à commencer par les UAE de Pogacar qui, à l'image d'Adam Yates, nous paraissaient plutôt mal en point ces derniers temps, laisseraient-ils du mou à la chaîne qu'ils tentent de maintenir enserrée dans leurs griffes toutes puissantes ? Une nouvelle baston s'engagea à un rythme moyennement soutenu, tel un fil si peu tendu qu'une sorte de peur semblait dominer les esprits éprouvés. En longeant le Vercors et son plateau des Résistants, nous patientâmes un petit quart d'heure avant que l'élastique ne se distende quelque peu au profit de cinq courageux de l'inutile (Vinokourov, Gate, Askey, Abrahamsen et Le Berre). L'épreuve en forcènerie venait de débuter et le peloton, secoué par des attaques successives, activa sa grande mâchoire – tandis que l'écrémage classique éliminait déjà trois UAE, après seulement 40 bornes (McNulty, Wellens et Vermeersch). Que se passait-il dans la surpuissante armada de l'ogre? Un groupe d'éclaireurs se constitua enfin (Johannessen, Castrillo, Arensman, Jorgenson, Pedersen, Grégoire et Breuillard), avec en chasse deux énormes troupes de poursuivants – notamment Carapaz et Paretpeintre en lutte pour les petits pois –, si bien qu'il y eut plus de monde à l'avant que dans le peloton, qui naviguait à huit minutes. Nous pûmes respirer un court instant.

ACTE II, SCÈNE 1. 

Car les vrais scrutateurs du Tour, qui ont de la mémoire et des idées fixes, n'oublient ni les hommes ni les lieux qui bâtirent le mythe en tant que genre. Orcières Merlette reste en effet associé pour l'éternité au nom du ténébreux Luis Ocaña et à son inoubliable succès, ici même, le 8 juillet 1971, dans des circonstances oniriques au coeur des Alpes du Sud. L'espagnol aux cheveux de jais, au regard noir et à l'allure chevaleresque transforma la 11e étape en épopée légendaire au prix d'une chevauchée inoubliable. À l'arrivée, Ocaña rejetait Eddy Merckx à près de neuf minutes et enfilait son premier maillot jaune. Le Belge, assommé, déclara : « Ocaña nous a matés comme El Cordobés mate les taureaux. » Quatre jours plus tard, un orage éteignit la lumière. Dans la descente du col de Menté, Ocaña tomba, puis retomba, puis fut percuté par Agostinho, puis par Zoetemelk. L'espagnol ne se relèvera pas. Comme le raconte Christian Laborde, auteur de La Chute de Luis Ocaña dans le col de Menté (Gallimard) : « Quand on voit le visage de Luis, il a les cheveux mêlés à la boue, qui lui font comme une couronne d’épines. Une espèce d’image religieuse. Mais Luis suscite parfois la colère, la jalousie des dieux. Et là, les dieux ont été jaloux. » Nous refermâmes le grand Livre des Illustres.

ACTE II, SCÈNE 2. 

Après 18 étapes en furie, la maîtrise du temps-long eut alors quelque chose d'un exercice majeur. Nous sûmes, peu après le sprint intermédiaire (km 129) remporté par le combattant en vert Pedersen, que le vainqueur du jour se trouvait parmi les furieux évadés encore vivants – heureux que nous fûmes ! Ils étaient six : Carapaz, Johannessen, Jorgenson, Garcia, Schmid et Paret-Peintre. Dans l'ascension finale vers Orcières Merlette, régulière mais pas monstrueuse, l'équatorien Richard Carapaz (EFE) flingua la concurrence et s'envola littéralement vers un nouveau triomphe de prestige, son deuxième sur le Tour.

À l'arrière, le groupe maillot jaune réduisit l'écart (4'), mais nos contes de rêveurs demeurèrent en nous, malgré nos ténébreuses macérations. Les Red Bull d'Evenepoel, les UAE de Pogačar et del Toro et les Decathlon de Seixas se contentèrent de contrôler, sans s'agresser. À l'aune des « grands » et des « seigneurs », quels qu'ils furent dans l'histoire, une bataille de «calculs» prit le pas sur l'allégresse. Statu quo total, fruit des circonstances et d'une guerre psychologique menée au long cours. À l'évidence, tous avaient la tête aux jours d'après…

ÉPILOGUE. 

En tremblant devant l'ampleur des pics encore à gravir, le chronicoeur imagina des renversements de nature. Car attention les yeux. En vingt-quatre heures, nos rincés de la plus grande course au monde arrivent face à un Himalaya cycliste. Vendredi: trois cols (2e et 1re cat.) avant la grimpette à l'alpe d'huez (13,8 km à 8,1 %, HC). Et samedi, l'apothéose en forme de tuerie absolue: le col de la Croix de Fer (24 km à 5,2 %, HC), celui du Télégraphe (11,9 km à 7,1 %, 1re cat.), puis le toit du Tour avec le Galibier (17,7 km à 6,9%, HC), et enfin l'escalade terminale, le fameux col de Sarenne, niché sur les cimes de l'alpe d'huez (12,8 km à 7,3 %, HC). Blondin parlait du fameux « rituel » par lequel « les pas retrouvent leurs empreintes (...) cher au coeur de l’homme ». L'un des rôles primordiaux du Tour est toujours de remettre les pendules à l'heure de l'histoire. Le voilà, son univers grandiose.

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