La capitulation d’un roi


Miguel Indurain, quintuple vainqueur du Tour, en visait un sixième de rang, en 1996, quand il craqua comme jamais, sur la route des Arcs. Sa fierté n’entretiendra l’illusion que quelques jours. Il prit sa retraite quelques mois plus tard.

"À la fin, je ne voyais même plus la route, 
je ne sais pas comment j’ai passé la ligne 
   - MIGUEL INDURAIN SUR SA DÉFAILLANCE 
     LORS DE LA 7e ÉTAPE DU TOUR 1996

"J’ai cueilli tous les fruits mûrs que je pouvais, 
maintenant il me reste les verts. Pas terrible, la récolte, mais c’est la loi de la vie"
   - MIGUEL INDURAIN APRÈS L’ARRIVÉE 
     DE LA 17e ÉTAPE, À PAMPELUNE

24 Jul 2026 - L'Équipe
PIERRE MENJOT

ORCIÈRES MERLETTE (HAUTES-ALPES) – Cette fois, le Tour commençait enfin. Son Tour. Une semaine à naviguer entre le froid et la pluie, pas vraiment les conditions qu’il affectionnait, mais ce 6 juillet 1996, le soleil baignait la route entre Chambéry et Les Arcs, le gros morceau des Alpes avec le col de la Madeleine, puis l’enchaînement Cormet de Roselend et Les Arcs. L’endroit idéal pour frapper un grand coup pour Miguel Indurain (8e du général) après la dizaine de secondes lâchée lors du prologue de s’Hertogenbosch (Pays-Bas) et reprendre son trône, enclencher cette mécanique implacable de régularité, de froideur même, quand ses gros cuissots écrasent les pédales et détachent un à un ses rivaux, incapables de suivre l’Espagnol vainqueur des cinq derniers Tours.

Les Arcs arrivaient, le groupe des favoris avançait groupé et, à 5 kilomètres de l’arrivée, le roi Miguel réfléchissait à son accélération ; 1 500 mètres plus tard, il explosa. « C’est inouï ce qui est en train de se passer, inouï! » , martelait Patrick Chêne aux commentaires. Un revers monumental. « J’étais dans la roue d’un coureur de Telekom quand j’ai senti que je perdais des forces, raconta-t-il à l’arrivée. Je me suis laissé glisser en queue de groupe. Les coureurs se sont aussitôt retournés pour voir où j’étais et, avant que ça n’accélère, j’ai compris que j’allais passer un sale moment. »

La fringale a frappé, comme sur le Tour 1992 à Sestrières et le Giro 1994. Son coup de pédale était lourd. Indurain fit un geste, réclama de l’eau, que lui fournira finalement son directeur sportif, Eusebio Unzué. Mais tout le monde le doublait, les voitures de DS, des coureurs revenus de derrière. Sa langue semblait vouloir quitter sa gorge. Le Navarrais ne pédala même plus lors des 100 derniers mètres, pourtant en descente. Et les écarts furent énormes: 16e à 4’ 19’’ de Luc Leblanc, vainqueur, et 3 minutes lâchées aux meilleurs. « À la fin, je ne voyais même plus la route, je ne sais pas comment j’ai passé la ligne » , souffla le leader des Banesto.

Un coup de tonnerre. « Les Arcs seront donc quelque part à Indurain ce que Pra Loup fut à Merckx, il y a vingt et un ans, à cette différence que l’on sut alors que Bernard Thévenet serait le tombeur de Merckx, écrivit notre confrère Philippe Bouvet. Ce fut une grande émotion, vraiment, d’admirer ce visage que l’on avait toujours connu impassible et cette fois défiguré. (…) Un champion espagnol magnifique de détresse en cet instant où gagner ou perdre le Tour devenait moins primordial que de choper un bidon. »

Mais « Don Miguel » est fier. Il en est convaincu : sa remontée commencera dès le lendemain. « Ce soir, mes adversaires doivent avoir un gros moral, imaginait-il. Moi, il me reste dimanche. Sur ce tracé, s’il me reste des forces et si je peux pousser du braquet, je devrais regagner du terrain. »

Le lendemain est un jour de chrono, son exercice favori. Sauf que celui-ci est tout sauf plat (30,5 km entre Bourg-Saint-Maurice et Val-d’Isère) et l’Espagnol n’a pas récupéré. Il lâcha une minute au vainqueur du jour et Maillot Jaune, Evgueni Berzin, et le voilà à presque 5 minutes (4’53’’) du Russe au général, et plus de 4 minutes de Bjarne Riis, futur vainqueur.

Un hiver mouvementé et des airs de dernière danse

Fini pour de bon, cette fois? « Vous plaisantez ou quoi ? répondit-il aux centaines de journalistes face à lui, pensant voir le roi abdiquer. Ce n’est pas le Berzin d’aujourd’hui qui m’inquiète : il est trop irrégulier. Pour moi, l’homme à battre s’appelle toujours ( Tony) Rominger (4e du général, 3’45’’ devant Indurain). Je vais d’abord tenter de récupérer. Mais je me dis ce soir que je n’ai pas perdu ce Tour. »

Son manager, José Miguel Echavarri, abondait: « Nous ne sommes qu’au purgatoire. Bientôt, on saura ceux qui iront en enfer et ceux qui iront au ciel. »

Aucun des deux ne le savait, mais c’est l’enfer qui leur était promis. N’y avait-il pas, pourtant, des signes avant-coureurs, qui faisaient dire à Philippe Bouvet, avant même le départ de ce Tour 1996, qu’ « on ne voit pas souvent venir les changements d’époque, car ils ne préviennent pas toujours » ?

Papa depuis décembre 1995 d’un petit Miguel, ce qui allait réorienter ses priorités, le champion enchaîna maladies et allergies à l’hiver, fut secoué au Ventoux (4e derrière Virenque, Jalabert et Brochard) lors du Dauphiné qu’il remporta néanmoins, et la rumeur enflait: il disputait son dernier Tour.

« Je ne pense ni au passé ni au futur, esquivait-il. Se prendre le coco avec les victoires d’hier m’avancerait à quoi ? Parler d’avenir m’enlèverait sûrement une partie de l’énergie dont je vais avoir besoin. »

Après la rouste des Arcs, Indurain en retrouva un peu à Sestrières (5e), ce qui fit clamer à Unzué que « le roi ( n’était) pas mort » et poussa les envoyés spéciaux de L’Équipe à lui accorder 15 % de chances de gagner le Tour, au moment de la journée de repos, à mi-course. Mais l’enfer, donc, s’ouvrit devant lui dans les Pyrénées. À Hautacam (16e étape), il déposa les armes (12e à 2’28” du vainqueur, Riis). « Hombre! Je ne sais pas si c’est la fin d’Indurain. Mais il est clair que je ne pouvais pas aller plus vite aujourd’hui », avoua-t-il.

Le lendemain, l’étape menait à Pampelune, chez lui, et ce qui devait être une immense fête nationale, la quintessence de sa domination sur la plus grande course du monde, devint un défilé d’adieu qui ne dit pas son nom, devant sa famille. « J’ai cueilli tous les fruits mûrs que je pouvais, maintenant il me reste les verts. Pas terrible, la récolte, mais c’est la loi de la vie. Il faut l’accepter. »

Il l’accepta, plein de dignité, plus humain que jamais. Mais refusait toujours de se projeter. Dans la foulée, il s’envola bien pour les Jeux d’Atlanta (États-Unis), remporta la première médaille d’or du contre-la-montre de l’histoire. Et se retrouva en septembre au départ de la Vuelta, à contrecoeur, forcé par ses dirigeants. « J’avais clairement dit que je ne me sentais pas la force d’y aller, mais on ne m’a pas écouté. J’ai bien peur que vingt-deux jours de course soient une éternité » , pestait-il. Il en claqua la porte après treize étapes sans relief et garda le silence tout l’hiver. Jusqu’au 2 janvier, où il convoqua la presse dans un hôtel de Pampelune et lut une lettre. « Je crois avoir consacré assez de temps au cyclisme professionnel, et maintenant, je voudrais profiter, j’ai envie d’une autre vie » , expliqua-t-il. Il avait 32 ans et il était temps pour « le Roi », tombé un jour de juillet, de partir en seigneur.


À gauche, Miguel Indurain en perdition lors de la 7e étape du Tour de France 1996 entre Chambéry et Les Arcs. En haut à droite, l’Espagnol en compagnie du Maillot Jaune, Bjarne Riis, lors de la 16e étape entre Agen et Hautacam remportée par le Danois. Le passage du Tour en Espagne, à la fin de cette édition, n’a pas compensé la déception d’Indurain (en bas à droite). 

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