CHRIS FROOME «J’ai du métal dans tout mon corps»


Photo P. Lopez. AFP - Le coureur britannique 
portant le maillot jaune lors du Tour de France 2017.

Reconverti représentant pour un sponsor du Tour de France à peine trois semaines après avoir annoncé sa retraite, l’ex-champion britannique raconte une fin de carrière marquée par deux accidents graves et livre son regard sur la nouvelle génération.

24 Jul 2026 - Libération
Recueilli par Quentin Girard et Coppélia Piccolo 
Envoyés spéciaux sur le Tour

L’apercevoir en début de Tour dans les travées du village départ, en chemise Skoda rutilante, en train de discuter avec des invités de la marque automobile, nous a laissé une étrange impression. Que les anciens champions cyclistes deviennent des VRP des sponsors sur la Grande Boucle est une habitude, mais pour Christopher Froome on ne s’y ­attendait pas forcément aussi vite. Trois semaines après avoir annoncé officiellement sa retraite, l’ancien quadruple vainqueur de l’épreuve (2013, 2015, 2016, 2017) est donc déjà de retour, tous les jours, pendant trois semaines, comme s’il ne pouvait pas complètement s’éloigner de ce grand barnum.

Le symbole de la domination de l’ère Sky a pourtant eu une drôle de fin de carrière, après une terrible chute en 2019. Cinq ans sans aucun résultat chez Israel-Premier Tech et un nouveau grave accident en 2025, qui «l’a laissé pour presque mort». Une ­période qui lui a permis tout de même d’observer l’émergence de la ­nouvelle génération, dont Tadej Pogacar, confronté parfois aux mêmes soupçons et inimitiés que lui à son époque. Chris Froome a subi sur la Vuelta 2017 un contrôle jugé anormal, avant que l’affaire ne soit classée au bénéfice du doute. Mercredi matin, à Chambéry (Savoie), avant de prendre la route de l’étape, on s’est posé avec le Britannique né au Kenya pour tenter de comprendre ce qui l’a poussé à continuer si longtemps et ce qui l’anime encore.

Vous vivez pour la première fois le Tour de France en tant que spectateur, après avoir remporté quatre fois la Grande Boucle. Est-ce que l’appel du peloton ne se fait pas ressentir ?

Non, pas du tout. J’ai fait mon temps. Je suis très heureux de ce que j’ai pu faire avec ma carrière et les opportunités que j’ai eues. Tout le monde m’a soutenu, je me sens très heureux, très humble des possibilités qui se sont offertes à moi, mais maintenant c’est le moment d’apprécier ma retraite. Passer plus de temps avec ma famille, ma femme, mes enfants.

Mais en même temps, j’adore le sport. Et forcément, j’adore être sur le Tour de France. Etre ici sans courir est une opportunité pour profiter du sport dont je suis tombé amoureux étant petit, lorsque j’ai regardé le Tour pour la première fois. Surtout tous les spectateurs et cette foule immense dans la montagne. Je me suis toujours dit que j’avais envie d’y être.

Comment avez-vous pris cette décision de ranger votre vélo ? Avez-vous des regrets ?

Lorsque j’ai signé mon contrat de cinq ans [en 2021, avec Israel Start-Up Nation, le premier nom d’Israel-Premier Tech, ndlr], je savais que c’était le dernier. Je l’avais même dit. Puis, l’année dernière, il y a eu mon accident [il a heurté à 50 km/h un panneau de signalisation, causant plusieurs côtes fracturées, une fracture d’une vertèbre lombaire, un pneumothorax ainsi qu’une déchirure du péricarde]. J’étais à l’hôpital pendant cinq mois, d’août à janvier. J’étais presque mort. Et même quand je suis sorti, j’étais toujours soumis à de lourds traitements. Comment et à quel moment je pouvais faire le tour des médias ? Ce n’est finalement qu’à partir du mois de mai que j’ai pu être de nouveau sur pied. Et avec ce Tour de France, c’est la première fois que je reviens dans la sphère du cyclisme. Je me suis dit que c’était le moment de dire à tout le monde «oui, c’est officiel, c’est terminé».

Vous avez couru jusqu’à 40 ans, c’est assez peu commun dans ce milieu…

C’était mon but initial : j’ai commencé le sport tard, je ne suis devenu professionnel qu’à l’âge de 24 ans. Donc d’atteindre 40 ans, c’était toujours un objectif que j’avais en tête depuis. Certains y arrivent bien jusqu’à 45 ans. Enfin, parfois.

Et à l’inverse, que pensez-vous de ces jeunes coureurs qui ­deviennent des champions très tôt, dès l’âge de 19 ans pour Paul ­Seixas par exemple ?

C’est juste impressionnant. De mon côté, j’ai commencé à rouler à l’âge de 17-18 ans. C’était absolument ­impossible – et on ne se posait même pas la question – d’être professionnel et de courir sur le Tour de France, mais aussi d’atteindre le top 5 au classement général à l’âge de 19 ans. Mais maintenant, les adolescents de 14 ou 15 ans sont entraînés comme des coureurs du Tour. C’est normal qu’ils soient prêts lorsqu’ils atteignent 19 ans. Ils ont fait ça à fond pendant plusieurs années. La façon de courir de Paul Seixas est le résultat d’au moins quatre ou cinq années d’entraînements intenses. La prochaine question va être de savoir combien de temps ces jeunes vont pouvoir le faire ? Peut-être pas très longtemps, en tout cas pas audessus de l’âge de 30 ans.

Paul Seixas ne pourrait donc pas, comme vous, annoncer sa retraite à 40 ans ?

Physiquement, tout est possible. C’est la partie mentale qui doit ­tenir. Ils doivent aussi éviter les blessures: à chaque fois qu’on monte sur le vélo, à chaque étape du Tour de France, on prend des risques énormes. On l’a vu avec Jonas Vingegaard il y a quelques jours [victime d’une fracture de la clavicule lors de la 15e étape dimanche, le Danois a été contraint à l’abandon]. Malheureusement, ces accidents arrivent très régulièrement.

Lorsque vous voyez Vingegaard chuter, est-ce que ça vous ramène à vos propres accidents ?

Je ne me souviens pas du tout de mon accident de 2019. [Il avait alors chuté lors de la 4e étape du Dauphiné].

C’est perdu dans mes souvenirs. A tel point que j’ai même dû demander ce qu’il s’était passé. Après cet accident, tout a changé : ma vie, ma carrière aussi. J’ai du métal dans tout mon corps à cause de cet accident. Tout est différent. Je n’ai jamais récupéré le niveau que j’avais avant ma chute. Mais est-ce que j’aimais toujours courir ? Oui, bien sûr. Beaucoup de gens auraient complètement arrêté, mais j’ai ­réussi à remonter sur le vélo, et continué à faire ce que j’aime le plus.

Concernant la récente vague massive de contrôles antidopage qui se sont déroulés sur le Tour de France, et certains en pleine nuit, notamment pour Pogacar, est-ce que vous pensez que cela peut affecter les coureurs ?

Oui, mais c’est une partie incontournable, bien que malheureuse, du cyclisme. On doit constamment se justifier sur nous-mêmes et nos performances en raison des actes passés. La nouvelle génération apprécie ces tests, qui permettent de redonner de la crédibilité. Nous n’avons de toute façon pas d’autre option.

Pogačar s’apprête, sauf énorme surprise, à rafler un cinquième Tour de France…

Attention, une chute n’est jamais loin. Mais oui, c’est super impressionnant. Pour moi, le plus dingue, c’est ce qu’il fait dans les classiques. Je sais ce qu’il faut faire pour être prêt pour le Tour de France, et les heures et heures d’entraînement sur l’endurance et la récupération. Mais pour les classiques, pour des courses d’un jour, comme le ­Paris-Roubaix, l’effort est totalement différent. Moi, je n’ai jamais réussi. J’ai essayé de me préparer pour Liège-Bastogne-Liège, j’avais une équipe à mon service et je ne suis même pas entré dans le top 20.

Pogačar a récemment évoqué avoir été hué au bord des routes du Tour. Cela vous est également arrivé. Comment l’aviez-vous appréhendé à l’époque ?

J’ai eu ça pendant des années, quand j’ai gagné le Tour de France. Surtout les deux dernières victoires. Et bien sûr, à un moment, on se dit que c’est étrange. Mais on essaye alors de voir tout ça à travers les yeux d’un fan : et on réalise qu’un Français n’a pas gagné un Tour depuis 1985, avant même que je sois né. Donc je comprends, surtout que je suis un Britannique dans une équipe britannique, et qu’il y a toujours eu une rivalité entre Britanniques et Français.

Malgré tout, ces comportements n’ont pas lieu d’être dans le sport selon moi. Le sport est une célébration, c’est quelque chose qui devrait rassembler, et non pas causer une division. Mais ce qui m’a marqué, c’est que lorsque je suis revenu sur le Tour après mon accident, en 2019, et que je ne gagnais plus, j’ai eu un soutien incroyable de la part du public, surtout les Français. Ils m’adoraient parce que je ne gagnais plus. En fait, c’est juste qu’ils n’aiment pas un coureur qui gagne encore et encore.

***


Deux jours raides pour le Tour

Les deux étapes se terminant à l’Alpe d’Huez ce vendredi et samedi sont attendues tant pour l’ambiance que pour les doutes autour de l’état de Pogacar.

24 Jul 2026 - Libération
Q.G. ­(sur le Tour) Infographie Julien Guillot

Ce vendredi et samedi, les Alpes vont trembler. Les sismologues de l’Institut des sciences de la Terre de Grenoble vont enregistrer des secousses et se demander ce qui se passe, c’est sûr. En caravanes, en camping-cars, en tente, à pied, à vélo, ils sont des dizaines de milliers de spectateurs à être installés depuis plusieurs jours, voire une semaine, dans les lacets de l’Alpe d’Huez, attirés par une double ration, deux jours à la suite, juste avant l’arrivée à Paris, dimanche. Jeudi, la préfète de l’Isère a fermé dès 14 heures l’accès aux véhicules dans le sens montant à la station. Trop de monde. Trop de folie, trop de fête, trop d’alcool. Déjà. Certains concurrents sont inquiets. «J’espère ne pas tomber dans la montée, racontait Paul Seixas, sur la ligne d’arrivée jeudi, à OrcièresMerlette (Hautes-Alpes). Il va y avoir beaucoup de spectateurs, ça peut être assez dangereux.» Sportivement, la victoire semble être acquise depuis un moment pour Tadej Pogacar. Le Slovène possède 4 minutes et 32 secondes d’avance sur le deuxième, Remco Evenepoel. Il va remporter son cinquième Tour de France, un record égalant quatre illustres prédécesseurs (Anquetil, Merckx, Hinault, Indurain).


Attention toutefois: tout peut très vite s’arrêter. Ses deux dauphins de 2025, Jonas Vingegaard et Florian Lipowitz, ont dû quitter la course après des chutes. Personne n’est à l’abri, avec la fatigue. Son équipe UAE Emirates XRG ne tient pas la grande forme. Plusieurs coéquipiers ont semblé ­malades ces derniers jours, dont Brandon McNulty, qui a abandonné jeudi. Qui sait dans quel état est Tadej Pogačar et si ce léger doute ne va pas donner envie à ses adversaires de tout tenter ? Jeudi soir, le sujet animait bien plus les conversations que la victoire d’étape de Richard Carapaz (EF Education-Easy Post). Sur le plateau de France Télés, l’ancien coureur Yoann Offredo en était à se demander si le Slovène ne portait pas un cuissard noir pour cacher une gastro. Paul Seixas notait : «Il y a des coureurs d’UAE qui sont un peu malades. J’espère que del Toro et Pogacar ne seront pas malades, on ne veut pas gagner comme ça.» En conférence de presse, le Slovène, particulièrement souriant, assurant être «confiant», tentait de balayer les doutes : «Nous allons nous en sortir. C’est la troisième semaine, toutes les équipes souffrent.»

Derrière lui, pour le podium, si Remco Evenepoel paraît bien accroché à sa deuxième place, tous les regards seront tournés vers le duel entre Isaac del Toro et Paul Seixas. A 22 ans et 19 ans, pour leur premier Tour de France, les deux espoirs rêvent de monter sur la boîte aux Champs-Elysées. Avec 3 500 mètres de dénivelé positif en seulement 127,9 km ce vendredi et surtout 5450 sur 170,9 km le samedi, les deux grimpeurs vont faire face à des difficultés ­encore inconnues. Les cols de la Croix de fer, du Télégraphe, du Galibier ou de Sarenne ont laissé plus d’un champion sur le carreau. Samedi, des orages sont annoncés dans l’après-midi à l’Alpe d’Huez. Si la météo s’en mêle…

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